Notepad++ sur Mac après vingt ans d'attente : un exploit technique de vibe coding qui tourne à la bataille de marque,quand l'IA accélère le fork mais brouille la frontière entre hommage et usurpation d'identité
Un port techniquement irréprochable, développé en quelques semaines grâce à des agents d'IA, attendu depuis plus de vingt ans par des millions d'utilisateurs Mac : il n'en fallait pas plus pour que la communauté open source s'emballe. Sauf qu'Andrey Letov avait glissé dans les détails ce que les grands titres avaient omis : le nom, le logo et la réputation d'un auteur qui n'avait rien demandé. Pendant plusieurs jours, la presse spécialisée mondiale a célébré l'arrivée officielle de Notepad++ sur Mac : même caméléon, même domaine presque identique, même auteur listé en haut de page. Il a fallu un fil GitHub et la colère de Don Ho pour que le décor s'effondre. Derrière le port natif vibe codé se cachait une usurpation de marque en bonne et due forme.
Pendant plus de vingt ans, les utilisateurs de Mac qui connaissaient Notepad++ depuis leurs années sous Windows ont dû faire leur deuil. Pas de version native, pas de port officiel, rien d'autre que des solutions de contournement (Wine, CrossOver ou Parallels) pour retrouver l'éditeur de texte open source créé en 2003 par Don Ho. Ho a maintenu le projet depuis lors, en faisant l'un des logiciels gratuits les plus téléchargés au monde, apprécié pour sa légèreté, sa coloration syntaxique avancée et son extensibilité via plugins.
C'est ce vide que le développeur Andrey Letov a décidé de combler en mars 2026. Letov a créé un portage natif de Notepad++ pour macOS, compatible Apple Silicon (M1 à M5) et Intel, compilé en Objective-C++ avec une interface Cocoa refondue à la main. La prouesse technique est réelle : l'application reprend les fonctionnalités classiques (coloration syntaxique pour 80 langages, expressions régulières, vue fractionnée, macros, plugins) et l'interface en plus de 90 langues, le tout gratuit sous licence GPL v3. La couche Win32 de l'interface originale, incompatible avec macOS, a été entièrement réécrite en Cocoa pour se conformer aux conventions de la plateforme Apple.
Ce qui aurait pu n'être qu'un beau projet communautaire a rapidement pris une tout autre tournure.
Le vibe coding comme accélérateur, et comme révélateur
La particularité de ce port, et l'une des premières sources de frictions, réside dans sa méthode de conception. Andrey Letov a eu recours à des workflows de développement multi-agents basés sur l'IA pour rendre praticable à une seule personne un projet d'une telle envergure. Ce vibe coding, terme désignant une pratique où le développeur pilote l'IA par des instructions en langage naturel plutôt que de coder ligne par ligne, a permis un rythme d'itération inhabituel pour un projet solo.
La communauté open source s'est immédiatement montrée partagée. D'un côté, l'admiration pour le résultat fonctionnel ; de l'autre, une méfiance croissante devant le recours massif à des agents d'IA pour produire du code censé s'inscrire dans la continuité d'un projet vieux de plus de deux décennies. Notepad++ est open source sous licence GNU General Public License v3, et Ho encourage les développeurs à forker le code et à le porter sur d'autres plateformes. Mais l'enthousiasme s'est vite transformé en scandale lorsque les détails du projet ont commencé à circuler.
Un site conçu pour tromper
À première vue, on pouvait aisément croire à une version officielle. Le site du projet affichait le logo caméléon caractéristique de Notepad++, un nom de domaine quasi identique à l'original, avec simplement le suffixe « -mac » ajouté avant l'extension, et une page des auteurs qui listait Don Ho en bonne place, juste après Andrey Letov lui-même. Il fallait descendre plus bas dans la page pour trouver la mention, écrite en petits caractères, que le projet était un « portage communautaire indépendant » non affilié à Don Ho ni à l'équipe officielle.
C'est précisément ce détail, relégué en bas de page, masqué derrière une présentation soignée conçue pour suggérer l'officialité, qui a mis Don Ho hors de lui. Dans un fil ouvert sur GitHub, Ho a déclaré qu'il était d'abord heureux de voir quelqu'un créer un éditeur inspiré de Notepad++ pour macOS, mais que quelque chose « sonnait faux » dans le projet : l'utilisation de son logo, de sa marque, d'un domaine sosie, et sa désignation en tant qu'auteur affilié alors qu'il n'avait jamais approuvé quoi que ce soit.
Letov est allé encore plus loin : sur la page des plugins, il a faussement attribué à Don Ho la paternité d'un plugin vibe codé nommé NppAIAssistant, intégrant un panneau de chat IA dans l'éditeur. Une usurpation d'identité dans les moindres recoins du projet.
Plusieurs médias spécialisés ont d'ailleurs commencé à relayer le projet comme s'il s'agissait d'une annonce officielle, contribuant à amplifier la confusion. MacRumors, notamment, a titré sur « Notepad++ qui arrive enfin sur Mac après 20 ans d'attente » avant de corriger son article après la réaction de Ho.
La marque, pas le code
Don Ho a été clair dans ses communications publiques et dans ses échanges avec la presse. « Le problème concerne spécifiquement la marque commerciale et la présentation trompeuse, pas le code open source lui-même », a-t-il précisé. Il ne s'oppose pas aux forks, aux ports, aux dérivés : c'est l'essence même de la licence GPL. Ce qu'il refuse, c'est de voir son nom, son logo et sa réputation associés à un projet qu'il ne contrôle pas et pour lequel il ne peut pas garantir la sécurité ni la qualité.
Dans un e-mail à The Register, Ho a soulevé le pire scénario possible : un produit portant le nom Notepad++ pourrait un jour distribuer des logiciels malveillants ou une porte dérobée. « Même si cela n'arrive jamais, je ne peux pas assumer la responsabilité de la maintenance à long terme d'un port ou d'un fork que je ne gère pas. Tout problème critique, crash ou faille de sécurité dans ce projet externe pourrait nuire à la réputation de Notepad++ lui-même. »
Cette argumentation résonne particulièrement dans le contexte de Notepad++ : l'outil avait déjà été victime d'une attaque sur son service de mise à jour en début d'année 2026, dans une opération liée à un acteur étatique. La surface d'exposition de projets open source populaires est réelle, et Ho n'entend pas la laisser s'élargir par négligence.
Un autre commentateur sur Hacker News a rappelé une dimension juridique souvent ignorée : la marque « Notepad++ » est déposée en France auprès de l'INPI. La licence GPL autorise à utiliser le code, mais elle n'autorise pas à apposer la marque sur n'importe quel dérivé, ce qui est légalement problématique en France, mais constitue un manque de respect dans le monde entier.
Pourquoi Notepad++ n'existera probablement jamais officiellement sur Mac
La crise a également remis sur la table une question technique fondamentale, souvent méconnue des utilisateurs : l'absence de version officielle macOS n'est pas un oubli. Notepad++ repose exclusivement sur Win32 pour l'intégralité de son interface : menus, boîtes de dialogue, système de fichiers et fenêtrage. Pour créer une version officielle pour Mac, Don Ho devrait réécrire entièrement la couche interface, un chantier colossal pour un projet qu'il maintient seul, à titre bénévole.
Les plugins de la communauté Notepad++, compilés sous forme de fichiers .dll Windows, reposent massivement sur l'architecture Win32 : même dans l'hypothèse où Ho créerait une version macOS officielle, 99 % des plugins existants ne fonctionneraient pas. Le port de Letov contourne ce problème en recompilant progressivement les plugins, mais le catalogue reste pour l'instant bien plus maigre que sous Windows.
Dénouement provisoire : Nextpad++ entre en scène
Face à la pression croissante (communauté, presse et menaces juridiques de Don Ho, qui a notamment signalé le site à Cloudflare pour violation de marque), Letov a finalement annoncé un rebranding complet. À partir de la version 1.0.6, le projet sera rebaptisé Nextpad++. Le nouveau nom est un clin d'œil à l'histoire de Mac : avant de revenir chez Apple en 1996, Steve Jobs avait fondé NeXT, dont les fondations sont devenues macOS. Le domaine migre vers nextpad.org.
Mais Don Ho a tenu à dissiper toute ambiguïté sur sa prétendue collaboration avec Letov. « Je ne travaille pas avec Andrey Letov sur un quelconque rebranding. Au contraire, bien qu'il ait été informé que son utilisation de la marque Notepad++ est illégale, il continue d'utiliser le nom sur son site. Je prendrai les mesures juridiques nécessaires pour protéger la marque. » À l'heure de la rédaction de cet article, le site original était encore en ligne.
Au-delà du différend entre deux développeurs, cette affaire illustre une tension nouvelle que le vibe coding introduit dans l'écosystème open source. Les outils d'IA permettent désormais à un développeur seul de produire en quelques semaines ce qui aurait demandé des années de travail collectif. C'est une opportunité réelle, mais aussi un risque : la rapidité d'exécution peut devenir un alibi pour court-circuiter les conventions de gouvernance, de transparence et de respect de la paternité intellectuelle qui structurent la culture open source depuis des décennies.
Korben, qui avait initialement publié un article positif sur le port, a précisé qu'il avait contacté Don Ho avant publication et que celui-ci ne lui avait rien dit de spécial à l'époque, alors que le problème de marque était pourtant déjà latent. La rapidité de circulation de l'information, combinée à la sophistication visuelle des projets vibe codés, crée un terrain fertile pour des confusions qui peuvent avoir des conséquences juridiques sérieuses.
Sources : Don Ho (1, 2), Notepad++ for Mac, Nextpad++
Et vous ?
Le vibe coding change-t-il fondamentalement la nature des projets open source, ou n'est-il qu'un nouvel outil dans une longue tradition de forks et de réappropriations ?
Les licences open source comme la GPL devraient-elles être révisées pour mieux distinguer la réutilisation légitime du code de l'usurpation de marque, ou la loi sur les marques suffit-elle ?
Don Ho aurait-il pu éviter cette crise en établissant des règles de gouvernance plus explicites autour de l'usage de la marque Notepad++ dans des projets dérivés ?
Un projet vibe codé par un développeur solo peut-il légitimement prétendre à la même confiance qu'un projet maintenu par une communauté avec historique Git complet et attribution claire des contributions ?
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